L’expansion démographique et
géographique des ongulés sauvages est un phénomène
généralisé dans l’hémisphère nord. En France, la
présence simultanée du cerf et du chevreuil dans les
forêts engendre des dégâts sur la végétation
ligneuse. A plus long terme, leur consommation
sélective perturbe la biodiversité végétale. Pour
limiter les impacts sur les écosystèmes, les
gestionnaires adoptent différentes stratégies allant
du contrôle direct des populations, via les plans de
chasse, à la gestion des habitats forestiers. Pour
ce dernier volet, il est indispensable de concevoir
des outils d’aide à la décision permettant
d’anticiper l’impact des animaux sur la flore.
Depuis plus de 15 ans, de nombreuses études ont été
menées au Cemagref afin d’estimer la capacité
alimentaire des peuplements forestiers et de définir
des seuils de pression sur le milieu. Or, les
cervidés passent en moyenne 50% de leur temps au
repos à l’abri des regards indiscrets. Pour estimer
les potentialités d’accueil des forêts, il est donc
nécessaire d’intégrer une nouvelle valeur liée au
refuge, capacité du milieu à protéger contre le
dérangement et le climat.
Les chercheurs mènent l’enquête
Afin de définir les préférences des chevreuils
et des cerfs en matière de sites de repos, les
chercheurs mènent des « enquêtes » sur le terrain
dignes de celles utilisées par les services
judiciaires. La forêt est quadrillée à la recherche
d’indices de présence des cervidés. Il peut s’agir
de fèces, de traces d’abroutissement (consommation
de feuilles, de pousses ou de rameaux), de zones
grattées (propres au comportement du chevreuil) ou
encore de zones de dépression dans la végétation
liées au repos des cervidés (appelées reposées). En
cas de doute sur l’identité du locataire, une
analyse ADN sur les poils recueillis sur la reposée
est réalisée.
En forêt du Bougès, dans le Parc
national des Cévennes, ce sont ainsi 425 sites de
repos qui ont été décrits au cours de l’hiver et de
l’été 1999 et 2000 : type de peuplement, couverts
horizontal et latéral, topographie et dérangement
(distances aux routes, pistes, lisières). Pour
chaque reposée, un point apparié, choisi
aléatoirement est également décrit afin d’estimer
les critères de sélection des animaux à l’échelle du
microhabitat. L’ensemble des résultats a fait
l’objet d’une thèse* soutenue en 2003.
Attribuer une valeur refuge aux peuplements
forestiers
En connaissant les critères de sélection des
sites de repos des animaux, il est possible
d’estimer la valeur refuge d’un milieu en fonction
de la nature du couvert forestier. En 2004, une
étude pilote réalisée en forêt de Perseigne, dans la
Sarthe, a intégré l’évolution conjointe des valeurs
refuge et alimentaire sur la durée d’un aménagement
forestier, soit 20 ans. Les cartes obtenues
permettent de visualiser la capacité d’accueil de la
forêt à un instant donné et de suivre son évolution
dans le temps en fonction du développement du
couvert végétal. Ces documents mis à la disposition
des forestiers doivent permettre d’anticiper
l’importance des dégâts occasionnés par les cervidés
et d’agir en amont. Un paramètre essentiel, compte
tenu du temps nécessaire pour qu’une forêt se
développe...
Le GPS pour valider les résultats
des enquêtes
Aujourd’hui, de nouveaux travaux sont conduits à
Nogent-sur-Vernisson dans le cadre d’un post
doctorat. L’objectif est de confronter les critères
sélectifs obtenus à partir des observations de
terrain avec des données de suivis individuels
d’animaux équipés de collier GPS. Sept cerfs, 4
mâles et 3 femelles, ont ainsi été suivis dans le
Parc national des Cévennes une journée tous les deux
mois, pendant plus d’une année. Outre l’acquisition
de données sur le comportement à une échelle
individuelle et populationnelle, la combinaison de
ces deux approches permet de caractériser plus
finement les zones de repos et de valider la
pertinence de la valeur refuge attribuée aux
peuplements forestiers.