N°92 - Juin / Juillet 2009
 

Le Rhône «re-naturé» sous l’oeil des scientifiques

Depuis deux siècles, le Rhône a fait l’objet de nombreux aménagements qui ont affecté son cours et son écologie. À partir de 1998, le programme décennal de restauration hydraulique et écologique du Rhône a mobilisé les équipes du Cemagref aux côtés des partenaires scientifiques et des gestionnaires du bassin pour redonner au fleuve sa vocation d’espace naturel. Son originalité ? Un suivi environnemental de grande ampleur et une approche prédictive qui permet d’anticiper les effets à long terme de la restauration. Ces caractéristiques, utiles aux gestionnaires du Rhône, font du fleuve un observatoire écologique unique en son genre.

 

Jadis qualifié d’indomptable en raison de sa puissance, de son régime hydrologique complexe et de ses crues rapides, le Rhône s’est assagi depuis le XIXème siècle avec le développement de nombreux aménagements le long de son cours. Les digues et chenaux de protection contre les inondations, puis les barrages et les centrales1 - etc., ont progressivement diminué le débit de certains tronçons, modifié les conditions hydrauliques et le fonctionnement du fleuve, affectant son écologie.

Retrouver un fleuve «vif et courant»

Afin d’améliorer ce fonctionnement et la qualité environnementale du Rhône, le programme décennal de restauration hydraulique et écologique du Rhône est initié en 1998, mobilisant l’ensemble des acteurs du bassin. Intégré au Plan Rhône interrégional en 2006, il a pour objectifs l’augmentation des débits minimums du fleuve à l’aval des barrages, la restauration des bras secondaires progressivement déconnectés du fleuve et l’amélioration de la circulation des poissons migrateurs. Ce programme pluridisciplinaire s’accompagne d’un important suivi environnemental des opérations de restauration, portant sur les 8 secteurs restaurés du Rhône associés à 8 des 19 barrages qui jalonnent le fleuve en France, et d’une quarantaine de ses bras secondaires. Ce suivi, conduit par les scientifiques du Cemagref et de l’université de Lyon, réunis au sein de la ZABR2, devrait se poursuivre au moins jusqu’en 2011. Cette surveillance sur plus de 10 ans constitue une opportunité pour les scientifiques en charge d’évaluer la pérennité et l’effet des opérations de restauration sur les milieux et les écosystèmes pour, in fine, proposer des orientations de gestion du fleuve. En effet, rares sont les opérations de restauration, à l’échelle internationale, qui bénéficient d’une telle durée. Celle-ci couvre, en particulier, le temps de réponse à la restauration des communautés de poissons, qui vivent de 3 à 20 ans suivant les espèces. En outre, l’approche prédictive adoptée permet d’anticiper, à l’aide de modèles, les effets de la restauration avant sa réalisation. Elle offre ainsi un outil d’aide à la décision pour les acteurs et gestionnaires, applicable à la gestion des débits du fleuve et de ses aménagements.

Une restauration fidèle aux prévisions

Plusieurs sites restaurés du Rhône ont donné lieu à des retours d’expérience positifs comparables et convergents, à l’exemple de Chautagne et de Pierre-Bénite. Sur ce dernier, situé à l’aval de Lyon, le débit minimum du fleuve a été augmenté en 2000 de 10 à 100 m3/s, après la mise en service d’une centrale hydro-électrique à proximité du barrage de Pierre-Bénite, et trois bras morts ont été recreusés. Le suivi des effets de cette opération, notamment sur les populations de poissons et d’invertébrés, coordonné par le Cemagref de Lyon, a révélé une évolution nette et rapide, conforme aux simulations initiales : dans le lit principal, où la hauteur d’eau a été multipliée par 2 et la vitesse du courant par 5, la proportion de poissons typiques des eaux courantes, tels que le hotu, l’ablette, le barbeau et la vandoise, est ainsi passée de 15 à 43 %, entre 1995 et 2008. De même, l’aire de répartition des espèces d’invertébrés aquatiques du Rhône inféodées au courant s’est accrue et les anciens bras morts ont été recolonisés par la végétation typique de ces milieux.
La quantité de données physiques et biologiques acquises dans le cadre du suivi du Rhône, combinée à celles enregistrées depuis trente ans par les partenaires de la ZABR, offre aux scientifiques le recul nécessaire pour comparer l’état des écosystèmes avant et après restauration, ainsi que l’effet des mêmes opérations de restauration entre les différents sites étudiés. D’ici 2011, le bilan de cette première phase de suivi permettra de distinguer les effets de la restauration de ceux hérités de la construction des barrages ou encore du réchauffement climatique sur le fonctionnement du Rhône, devenu un véritable observatoire du vivant. D’autres opérations de restauration étant prévues jusqu’en 2014, les scientifiques sont donc loin d’en avoir fini avec le Rhône…

Pour en savoir plus :

Olivier J.M., Carrel G., Lamouroux N., Dole-Olivier M.-J., Malard F., Bravard J.-P., Amoros C. (in press)
The Rhône river basin. In ‘Rivers of Europe’. Academic Press, London
Lamouroux, N., Olivier, J.M., Capra, H., Zylberblat, M., Chandesris, A. and Roger, P. (2006). Fish community changes after minimum flow increase: testing quantitative predictions in the Rhône River at Pierre-Bénite, France. Freshwater Biology, 51(9), 1730-1743.

 

   




G. Carrel


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1 Le Rhône est à l’origine d’un quart de la production d’hydroélectricité en France. Source CNR, Compagnie nationale du Rhône, www.cnr.tm.fr.

2 La Zone atelier du bassin du Rhône qui a le statut de Groupement d’Intérêt Scientifique (GIS) depuis le 20 octobre 2005, rassemble 13 établissements de recherche et plus de 20 équipes recouvrant une douzaine de disciplines scientifiques (climatologie, écologie des hydrosystèmes fluviaux, économie, etc. Elle a obtenu le label «Zone Atelier» du Programme Environnement Vie et Société du CNRS en Octobre 2001. www.graie.org/zabr/presentation/index.htm


 


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